L\'étourdi

Мольер (Жан-Батист Поклен)
L'étourdi

Jean Baptiste Poquelin
Molière

L’ÉTOURDI

Comédie

Personnages

Lélie, fils de Pandolfe.

Célie, esclave de Trufaldin.

Mascarille, valet de Lélie.

Hippolyte, fille d’Anselme.

Anselme, père d’Hippolyte.

Trufaldin, vieillard.

Pandolfe, père de Lélie.

Léandre, fils de famille.

Andrès, cru égyptien.

Ergaste, ami de Mascarille.

Un courrier.

Deux troupes de masques.

La scène est à Messine.

ACTE PREMIER

Scène première

Lélie

Lélie

 
Eh bien ! Léandre, eh bien ! il faudra contester ;
Nous verrons de nous deux qui pourra l’emporter ;
Qui, dans nos soins communs pour ce jeune miracle,
Aux voeux de son rival portera plus d’obstacle :
Préparez vos efforts, et vous défendez bien,
Sûr que de mon côté je n’épargnerai rien.
 

Scène II

Lélie, Mascarille.

Lélie

 
Ah ! Mascarille !
 

Mascarille

 
Quoi ?
 

Lélie

 
Voici bien des affaires ;
J’ai dans ma passion toutes choses contraires :
Léandre aime Célie, et, par un trait fatal,
Malgré mon changement, est encor mon rival.
 

Mascarille

 
Léandre aime Célie !
 

Lélie

 
Il l’adore, te dis-je.
 

Mascarille

 
Tant pis.
 

Lélie

 
Eh, oui, tant pis ; c’est ce qui m’afflige.
Toutefois j’aurais tort de me désespérer :
Puisque j’ai ton secours, je puis me rassurer ;
Je sais que ton esprit, en intrigues fertile,
N’a jamais rien trouvé qui lui fût difficile ;
Qu’on te peut appeler le roi des serviteurs ;
Et qu’en toute la terre…
 

Mascarille

 
Eh ! trêve de douceurs,
Quand nous faisons besoin, nous autres misérables,
Nous sommes les chéris et les incomparables ;
Et dans un autre temps, dès le moindre courroux,
Nous sommes les coquins qu’il faut rouer de coups.
 

Lélie

 
Ma foi, tu me fais tort avec cette invective.
Mais enfin discourons un peu de ma captive :
Dis si les plus cruels et plus durs sentiments
Ont rien d’impénétrable à des traits si charmants.
Pour moi, dans ses discours, comme dans son visage
Je vois pour sa naissance un noble témoignage ;
Et je crois que le ciel dedans un rang si bas
Cache son origine, et ne l’en tire pas.
 

Mascarille

 
Vous êtes romanesque avecque vos chimères ;
Mais que fera Pandolfe en toutes ces affaires ?
C’est, Monsieur, votre père, au moins à ce qu’il dit :
Vous savez que sa bile assez souvent s’aigrit ;
Qu’il peste contre vous d’une belle manière,
Quand vos déportements lui blessent la visière.
Il est avec Anselme en parole pour vous
Que de son Hippolyte on vous fera l’époux,
S’imaginant que c’est dans le seul mariage
Qu’il pourra rencontrer de quoi vous faire sage
Et s’il vient à savoir que, rebutant son choix,
D’un objet inconnu vous recevez les lois,
Que de ce fol amour la fatale puissance
Vous soustrait au devoir de votre obéissance,
Dieu sait quelle tempête alors éclatera,
Et de quels beaux sermons on vous régalera.
 

Lélie

 
Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique !
 

Mascarille

 
Mais vous, trêve plutôt à votre politique !
Elle n’est pas fort bonne, et vous devriez tâcher…
 

Lélie

 
Sais-tu qu’on n’acquiert rien de bon à me fâcher,
Que chez moi les avis ont de tristes salaires,
Qu’un valet conseiller y fait mal ses affaires ?
 

Mascarille (à part.)

 
Il se met en courroux.
 

(haut.)

 
Tout ce que j’en ai dit
N’était rien que pour rire et vous sonder l’esprit.
D’un censeur de plaisirs ai-je fort l’encolure ?
Et Mascarille est-il ennemi de nature ?
Vous savez le contraire, et qu’il est très certain
Qu’on ne peut me taxer que d’être trop humain.
Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père :
poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez faire.
Ma foi, j’en suis d’avis, que ces pénards chagrins
Nous viennent étourdir de leurs contes badins,
Et, vertueux par force, espèrent par envie
Oter aux jeunes gens les plaisirs de la vie.
Vous savez mon talent, je m’offre à vous servir.
 

Lélie

 
Ah ! c’est par ces discours que tu peux me ravir.
Au reste, mon amour, quand je l’ai fait paraître,
N’a point été mal vu des yeux qui l’ont fait naître.
Mais Léandre, à l’instant, vient de me déclarer
Qu’à me ravir Célie il va se préparer :
C’est pourquoi dépêchons, et cherche dans ta tête
Les moyens les plus prompts d’en faire ma conquête.
Trouve ruses, détours, fourbes, inventions,
Pour frustrer un rival de ses prétentions.
 

Mascarille

 
Laissez-moi quelque temps rêver à cette affaire.
 

(à part.)

 
Que pourrais-je inventer pour ce coup nécessaire ?
 

Lélie

 
Eh bien ! le stratagème ?
 

Mascarille

 
Ah ! comme vous courez !
Ma cervelle toujours marche à pas mesurés.
J’ai trouvé votre fait : il faut… Non, je m’abuse.
Mais si vous alliez…
 

Lélie

 
Où ?
 

Mascarille

 
C’est une faible ruse.
J’en songeais une…
 

Lélie

 
Et quelle ?
 

Mascarille

 
Elle n’irait pas bien.
Mais ne pourriez-vous pas…?
 

Lélie

 
Quoi ?
 

Mascarille

 
Vous ne pourriez rien.
Parler avec Anselme.
 

Lélie

 
Et que lui puis-je dire ?
 

Mascarille

 
Il est vrai, c’est tomber d’un mal dedans un pire.
Il faut pourtant l’avoir. Allez chez Trufaldin.
 

Lélie

 
Que faire ?
 

Mascarille

 
Je ne sais.
 

Lélie

 
C’en est trop, à la fin,
Et tu me mets à bout par ces contes frivoles.
 

Mascarille

 
Monsieur, si vous aviez en main force pistoles,
Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver
A chercher les biais que nous devons trouver,
Et pourrions, par un prompt achat de cette esclave,
Empêcher qu’un rival vous prévienne et vous brave.
De ces Egyptiens qui la mirent ici,
Trufaldin, qui la garde, est en quelque souci ;
Et trouvant son argent, qu’ils lui font trop attendre,
Je sais bien qu’il serait très ravi de la vendre :
Car enfin en vrai ladre il a toujours vécu ;
Il se ferait fesser pour moins d’un quart d’écu ;
Et l’argent est le dieu que surtout il révère :
Mais le mal, c’est…
 

Lélie

 
Quoi ? c’est…
 

Mascarille

 
Que monsieur votre père
Est un autre vilain qui ne vous laisse pas,
comme vous voudriez bien, manier ses ducats ;
Qu’il n’est point de ressort qui, pour votre ressource,
Pût faire maintenant ouvrir la moindre bourse.
Mais tâchons de parler à Célie un moment,
Pour savoir là-dessus quel est son sentiment.
La fenêtre est ici.
 

Lélie

 
Mais Trufaldin, pour elle,
Fait de nuit et de jour exacte sentinelle.
Prend garde.
 

Mascarille

 
Dans ce coin demeurons en repos.
O bonheur ! la voilà qui sort tout à propos.
 

Scène III

Célie, Lélie, Mascarille.

Lélie

 
Ah ! que le ciel m’oblige en offrant à ma vue
Les célestes attraits dont vous êtes pourvue !
Et, quelque mal cuisant que m’aient causé vos yeux,
Que je prends de plaisir à les voir en ces lieux !
 

Célie

 
Mon coeur, qu’avec raison votre discours étonne,
N’entend pas que mes yeux fassent mal à personne ;
Et si dans quelque chose ils vous ont outragé,
Je puis vous assurer que c’est sans mon congé.
 

Lélie

 
 
Ah ! leurs coups sont trop beaux pour me faire une injure !
Je mets toute ma gloire à chérir leur blessure,
Et…
 

Mascarille

 
Vous le prenez là d’un ton un peu trop haut ;
Ce style maintenant n’est pas ce qu’il nous faut.
Profitons mieux du temps, et sachons vite d’elle
Ce que…
 

Trufaldin (dans sa maison.)

 
Célie !
 

Mascarille (à Lélie.)

 
Eh bien !
 

Lélie

 
O rencontre cruelle !
Ce malheureux vieillard devait-il nous troubler ?
 

Mascarille

 
Allez, retirez-vous ; je saurai lui parler.
 

Scène IV

Trufaldin, Célie, Lélie (retiré, dans un coin), Mascarille.

Trufaldin (à Célie.)

 
Que faites-vous dehors ? et quel soin vous talonne,
Vous à qui je défends de parler à personne ?
 

Célie

 
Autrefois j’ai connu cet honnête garçon ;
Et vous n’avez pas lieu d’en prendre aucun soupçon.
 

Mascarille

 
Est-ce là le seigneur Trufaldin ?
 

Célie

 
Oui, lui-même.
 

Mascarille

 
Monsieur, je suis tout vôtre, et ma joie est extrême
De pouvoir saluer en toute humilité
Un homme dont le nom est partout si vanté.
 

Trufaldin

 
Très humble serviteur.
 

Mascarille

 
J’incommode peut-être ;
Mais je l’ai vue ailleurs, où, m’ayant fait connaître
Les grands talents qu’elle à pour savoir l’avenir,
Je voulais sur un point un peu l’entretenir.
 

Trufaldin

 
Quoi ! te mêlerais-tu d’un peu de diablerie ?
 

Célie

 
Non, tout ce que je sais n’est que blanche magie.
 

Mascarille

 
Voici donc ce que c’est. Le maître que je sers
Languit pour un objet qui le tient dans ses fers ;
Il aurait bien voulu du feu qui le dévore
Pouvoir entretenir la beauté qu’il adore :
Mais un dragon, veillant sur ce rare trésor,
N’a pu, quoi qu’il ait fait, le lui permettre encor ;
Et ce qui plus le gêne et le rend misérable,
Il vient de découvrir un rival redoutable :
Si bien que, pour savoir si ses soins amoureux
Ont sujet d’espérer quelque succès heureux,
Je viens vous consulter, sûr que de votre bouche
Je puis apprendre au vrai le secret qui nous touche.
 

Célie

 
Sous quel astre ton maître a-t-il reçu le jour ?
 

Mascarille

 
Sous un astre à jamais ne changer son amour.
 

Célie

 
Sans me nommer l’objet pour qui son coeur soupire,
La science que j’ai m’en peut assez instruire.
Cette fille a du coeur, et, dans l’adversité,
Elle sait conserver une noble fierté ;
Elle n’est pas d’humeur à trop faire connaître
Les secrets sentiments qu’en son coeur on fait naître.
Mais je les sais comme elle, et, d’un esprit plus doux,
Je vais en peu de mots te les découvrir tous.
 

Mascarille

 
O merveilleux pouvoir de la vertu magique !
 

Célie

 
Si ton maître en ce point de constance se pique,
Et que la vertu seule anime son dessein,
Qu’il n’appréhende plus de soupirer en vain ;
Il a lieu d’espérer, et le fort qu’il veut prendre
N’est pas sourd aux traités, et voudra bien se rendre.
 

Mascarille

 
C’est beaucoup ; mais ce fort dépend d’un gouverneur
Difficile à gagner.
 

Célie

 
C’est là tout le le malheur.
 

Mascarille (à part, regardant Lélie.)

 
Au diable le fâcheux qui toujours nous éclaire !
 

Célie

 
Je vais vous enseigner ce que vous devez faire.
 

Lélie (les joignant.)

 
Cessez, ô Trufaldin, de vous inquiéter !
C’est par mon ordre seul qu’il vous vient visiter,
Et je vous l’envoyais, ce serviteur fidèle,
Vous offrir mon service, et vous parler pour elle,
Dont je vous veux dans peu payer la liberté,
Pourvu qu’entre nous deux le prix soit arrêté.
 

Mascarille

 
La peste soit la bête !
 

Trufaldin

 
Ho ! ho ! qui des deux croire ?
Ce discours au premier est fort contradictoire.
 

Mascarille

 
Monsieur, ce galant homme a le cerveau blessé ;
Ne le savez-vous pas ?
 

Trufaldin

 
Je sais ce que je sai.
J’ai crainte ici dessous de quelque manigance.
 

(à Célie.)

 
Rentrez, et ne prenez jamais cette licence.
Et vous, filous fieffés, ou je me trompe fort,
Mettez, pour me jouer, vos flûtes mieux d’accord.
 

Scène V

Lélie, Mascarille.

Mascarille

 
C’est bien fait. Je voudrais qu’encor, sans flatterie,
Il nous eût d’un bâton chargés de compagnie.
A quoi bon se montrer, et, comme un étourdi,
Me venir démentir de tout ce que je di ?
 

Lélie

 
Je pensais faire bien.
 

Mascarille

 
Oui, c’était fort l’entendre.
Mais quoi ! cette action ne me doit point surprendre :
Vous êtes si fertile en pareils contre-temps,
Que vos écarts d’esprit n’étonnent plus les gens.
 

Lélie

 
Ah ! mon Dieu ! pour un rien me voilà bien coupable !
Le mal est-il si grand qu’il soit irréparable ?
Enfin, si tu ne mets Célie entre mes mains,
Songe au moins de Léandre à rompre les desseins ;
Qu’il ne puisse acheter avant moi cette belle.
De peur que ma présence encor soit criminelle,
Je te laisse.
 

Mascarille

 
Fort bien. A dire vrai, l’argent
Serait dans notre affaire un sûr et fort agent ;
Mais ce ressort manquant, il faut user d’un autre.
 

Scène VI

Anselme, Mascarille.

Anselme

 
Par mon chef ! C’est un siècle étrange que le nôtre !
J’en suis confus. Jamais tant d’amour pour le bien,
Et jamais tant de peine à retirer le sien !
Les dettes aujourd’hui, quelque soin qu’on emploie,
Sont comme les enfants, que l’on conçoit en joie,
Et dont avecque peine on fait l’accouchement.
L’argent dans une bourse entre agréablement ;
Mais, le terme venu que nous devons le rendre,
C’est lors que les douleurs commencent à nous prendre.
Baste ! ce n’est pas peu que deux mille francs, dus
Depuis deux ans entiers, me soient enfin rendus ;
Encore est-ce un bonheur.
 

Mascarille (à part les quatre premiers vers.)

 
O Dieu ! la belle proie
A tirer en volant ! Chut, il faut que je voie
Si je pourrais un peu de près le caresser.
Je sais bien les discours dont il faut le bercer…
Je viens de voir, Anselme…
 

Anselme

 
Et qui ?
 

Mascarille

 
Votre Nérine.
 

Anselme

 
Que dit-elle de moi, cette gente assasine[1] ?
 

Mascarille

 
Pour vous elle est de flamme.
 

Anselme

 
Elle ?
 

Mascarille

 
Et vous aime tant,
Que c’est grande pitié.
 

Anselme

 
Que tu me rends content !
 

Mascarille

 
Peu s’en faut que d’amour la pauvrette ne meure.
Anselme, mon mignon, crie-t-elle à toute heure,
Quand est-ce que l’hymen unira nos deux coeurs,
Et que tu daigneras éteindre mes ardeurs ?
 

Anselme

 
Mais pourquoi jusqu’ici me les avoir celées ?
Les filles, par ma foi, sont bien dissimulées !
Mascarille, en effet, qu’en dis-tu ? quoique vieux,
J’ai de la mine encore assez pour plaire aux yeux.
 

Mascarille

 
Oui, vraiment, ce visage est encor fort mettable ;
S’il n’est pas des plus beaux, il est des agréable.
 

Anselme

 
Si bien donc…?
 

Mascarille (veut prendre la bourse.)

 
Si bien donc qu’elle est sotte de vous,
Ne vous regarde plus…
 

Anselme

 
Quoi ?
 

Mascarille

 
Que comme un époux,
Et vous veut…?
 

Anselme

 
Et me veut…?
 

Mascarille

 
Et vous veut, quoi qu’il tienne,
Prendre la bourse…
 

Anselme

 
La ?
 

Mascarille (prend la bourse, et la laisse tomber.)

 
La bouche avec la sienne.
 

Anselme

 
Ah ! je t’entends. Viens cà : lorsque tu la verras,
Vante-lui mon mérite autant que tu pourras.
 

Mascarille

 
Laissez-moi faire.
 

Anselme

 
Adieu.
 

Mascarille (à part.)

 
Que le ciel vous conduise !
 

Anselme (revenant.)

 
Ah ! vraiment, je faisais une étrange sottise,
Et tu pouvais pour toi m’accuser de froideur.
Je t’engage à servir mon amoureuse ardeur,
Je reçois par ta bouche une bonne nouvelle,
Sans du moindre présent récompenser ton zèle !
Tiens, tu te souviendras…
 

Mascarille

 
Ah ! non pas, s’il vous plaît.
 

Anselme

 
Laisse-moi…
 

Mascarille

 
Point du tout. J’agis sans intérêt.
 

Anselme

 
Je le sais ; mais pourtant…
 

Mascarille

 
Non, Anselme, vous dis-je ;
Je suis homme d’honneur, cela me désoblige.
 

Anselme

 
Adieu donc, Mascarille.
 

Mascarille (à part.)

 
O longs discours !
 

Anselme (revenant.)

 
Je veux
Régaler par tes mains cet objet de mes voeux ;
Et je vais te donner de quoi faire pour elle
L’achat de quelque bague, ou telle bagatelle
Que tu trouveras bon.
 

Mascarille

 
 
Non, laissez votre argent :
Sans vous mettre en souci, je ferai le présent ;
Et l’on m’a mis en main une bague à la mode,
Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.
 

Anselme

 
Soit ; donne-la pour moi : mais surtout fais si bien
Qu’elle garde toujours l’ardeur de me voir sien.
 

Scène VII

Lélie, Anselme, Mascarille.

Lélie (ramassant la bourse.)

 
A qui la bourse ?
 

Anselme

 
Ah ! dieux ! elle m’était tombée !
Et j’aurais après cru qu’on me l’eût dérobée !
Je vous suis bien tenu de ce soin obligeant,
Qui m’épargne un grand trouble et me rend mon argent.
Je vais m’en décharger au logis tout à l’heure.
 

Scène VIII

Lélie, Mascarille.

Mascarille

 
C’est être officieux, et très fort, ou je meure.
 

Lélie

 
Ma foi ! sans moi, l’argent était perdu pour lui.
 

Mascarille

 
Certes, vous faites rage, et payez aujourd’hui
D’un jugement très rare et d’un bonheur extrême ;
Nous avancerons fort, continuez de même.
 

Lélie

 
Qu’est-ce donc ? Qu’ai-je fait ?
 

Mascarille

 
Le sot, en bon françois,
Puisque je puis le dire, et qu’enfin je le dois.
Il sait bien l’impuissance où son père le laisse,
Qu’un rival qu’il doit craindre, étrangement nous presse :
Cependant, quand je tente un coup pour l’obliger
Dont je cours moi tout seul la honte et le danger…
 

Lélie

 
Quoi ? c’était…?
 

Mascarille

 
Oui, bourreau, c’était pour la captive
Que j’attrapais l’argent dont votre soin nous prive.
 

Lélie

 
S’il est ainsi, j’ai tort ; mais qui l’eût deviné ?
 

Mascarille

 
Il fallait, en effet, être bien raffiné !
 

Lélie

 
Tu me devais par signe avertir de l’affaire.
 

Mascarille

 
Oui, je devais au dos avoir mon luminaire.
Au nom de Jupiter, laissez nous en repos,
Et ne nous chantez plus d’impertinents propos !
Un autre, après cela, quitterait tout peut-être ;
Mais j’avais médité tantôt un coup de maître,
Dont tout présentement je veux voir les effets ;
A la charge que si…
 

Lélie

 
Non, je te le promets,
De ne me mêler plus de rien dire ou rien faire.
 

Mascarille

 
Allez donc ; votre vue excite ma colère.
 

Lélie

 
Mais surtout hâte-toi, de peur qu’en ce dessein…
 

Mascarille

 
Allez, encore un coup ; j’y vais mettre la main.
 

(Lélie sort.)

 
Menons bien ce projet ; la fourbe sera fine,
S’il faut qu’elle succède ainsi que j’imagine.
Allons voir… Bon, voici mon homme justement.
 

Scène IX

Pandolfe, Mascarille.

Pandolfe

 
Mascarille !
 

Mascarille

 
Monsieur.
 

Pandolfe

 
A parler franchement,
Je suis mal satisfait de mon fils.
 

Mascarille

 
De mon maître ?
Vous n’êtes pas le seul qui se plaigne de l’être :
Sa mauvaise conduite, insupportable en tout,
Met à chaque moment ma patience à bout.
 

Pandolfe

 
Je vous croyais pourtant assez d’intelligence
Ensemble.
 

Mascarille

 
Moi ? Monsieur, perdez cette croyance ;
Toujours de son devoir je tâche à l’avertir,
Et l’on nous voit sans cesse avoir maille à partir[2].
A l’heure même encor nous avons eu querelle
Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle,
Où, par l’indignité d’un refus criminel,
Je le vois offenser le respect paternel.
 

Pandolfe

 
Querelle ?
 

Mascarille

 
Oui, querelle, et bien avant poussée.
 

Pandolfe

 
Je me trompais donc bien ; car j’avais la pensée
Qu’à tout ce qu’il faisait tu donnais de l’appui.
 

Mascarille

 
Moi ! Voyez ce que c’est que du monde aujourd’hui,
Et comme l’innocence est toujours opprimée ?
Si mon intégrité vous était confirmée,
Je suis auprès de lui gagé pour serviteur,
Vous me voudriez encor payer pour précepteur :
Oui, vous ne pourriez pas lui dire davantage
Que ce que je lui dis pour le faire être sage.
Monsieur, au nom de Dieu, lui fais-je assez souvent,
Cessez de vous laisser conduire au premier vent ;
Réglez-vous ; regardez l’honnête homme de père
Que vous avez du ciel, comme on le considère ;
Cessez de lui vouloir donner la mort au coeur,
Et, comme lui, vivez en personne d’honneur.
 

Pandolfe

 
C’est parler comme il faut. Et que peut-il répondre ?
 

Mascarille

 
Répondre ? Des chansons dont il me vient confondre.
Ce n’est pas qu’en effet, dans le fond de son coeur,
Il ne tienne de vous des semences d’honneur ;
Mais sa raison n’est pas maintenant la maîtresse.
Si je pouvais parler avecque hardiesse,
Vous le verriez dans peu soumis sans nul effort.
 

Pandolfe

 
Parle.
 

Mascarille

 
C’est un secret qui m’importerait fort
S’il était découvert ; mais à votre prudence
Je le puis confier avec toute assurance.
 

Pandolfe

 
Tu dis bien.
 

Mascarille

 
Sachez donc que vos voeux sont trahis
Par l’amour qu’une esclave imprime à votre fils.
 

Pandolfe

 
On m’en avait parlé ; mais l’action me touche
De voir que je l’apprenne encore par ta bouche.
 

Mascarille

 
Vous voyez si je suis le secret confident…
 

Pandolfe

 
Vraiment je suis ravi de cela.
 

Mascarille

 
Cependant
A son devoir, sans bruit, désirez vous le rendre ?
Il faut… J’ai toujours peur qu’on nous vienne surprendre :
Ce serait fait de moi, s’il savait ce discours.
Il faut, dis-je, pour rompre à toute chose cours,
Acheter sourdement l’esclave idolâtrée,
Et la faire passer en une autre contrée.
Anselme a grand succès auprès de Trufaldin ;
Qu’il aille l’acheter pour vous dès ce matin :
Après, si vous voulez en mes mains la remettre,
Je connais des marchands, et puis bien vous promettre
D’en retirer l’argent qu’elle pourra coûter,
Et malgré votre fils, de la faire écarter ;
Car enfin, si l’on veut qu’à l’hymen il se range,
A cet amour naissant il faut donner le change ;
Et de plus, quand bien même il serait résolu,
Qu’il aurait pris le joug que vous avez voulu,
Cet autre objet, pouvant réveiller son caprice,
Au mariage encor peut porter préjudice.
 

Pandolfe

 
C’est très bien raisonner ; ce conseil me plaît fort…
Je vois Anselme ; va, je m’en vais faire effort
Pour avoir promptement cette esclave funeste,
Et la mettre en tes mains pour achever le reste.
 

Mascarille (seul.)

 
Bon ; allons avertir mon maître de ceci.
Vive la fourberie, et les fourbes aussi.
 

Scène X

Hippolyte, Mascarille.

Hippolyte

 
Oui, traître, c’est ainsi que tu me rends service !
Je viens de tout entendre, et voir ton artifice :
A moins que de cela, l’eussé-je soupçonné ?
Tu couches d’imposture[3], et tu m’en as donné.
Tu m’avais promis, lâche, et j’avais lieu d’attendre
Qu’on te verrait servir mes ardeurs pour Léandre ;
Que du choix de Lélie, où l’on veut m’obliger,
Ton adresse et tes soins sauraient me dégager ;
Que tu m’affranchirais du projet de mon père :
Et cependant ici tu fais tout le contraire !
Mais tu t’abuseras ; je sais un sûr moyen
Pour rompre cet achat où tu pousses si bien ;
Et je vais de ce pas…
 

Mascarille

 
Ah ! que vous êtes prompte !
La mouche tout d’un coup à la tête vous monte[4],
Et, sans considérer s’il a raison ou non,
Votre esprit contre moi fait le petit démon.
J’ai tort, et je devrais, sans finir mon ouvrage,
Vous faire dire vrai, puisque ainsi l’on m’outrage.
 

Hippolyte

 
Par quelle illusion penses-tu m’éblouir ?
Traître, peux-tu nier ce que je viens d’ouïr ?
 

Mascarille

 
Non. Mais il faut savoir que tout cet artifice
Ne va directement qu’à vous rendre service ;
Que ce conseil adroit, qui semble être sans fard,
Jette dans le panneau l’un et l’autre vieillard[5] ;
Que mon soin par leurs mains ne veut avoir Célie,
Qu’à dessein de la mettre au pouvoir de Lélie ;
Et faire que, l’effet de cette invention
Dans le dernier excès portant sa passion,
Anselme, rebuté de son prétendu gendre,
Puisse tourner son choix du côté de Léandre.
 

Hippolyte

 
Quoi ! tout ce grand projet, qui m’a mise en courroux,
Tu l’as formé pour moi, Mascarille ?
 

Mascarille

 
Oui, pour vous.
Mais puisqu’on reconnaît si mal mes bons offices,
Qu’il me faut de la sorte essuyer vos caprices,
Et que, pour récompense, on s’en vient, de hauteur,
Me traiter de faquin, de lâche, d’imposteur,
Je m’en vais réparer l’erreur que j’ai commise,
Et dès ce même pas rompre mon entreprise.
 

Hippolyte (l’arrêtant.)

 
Eh ! ne me traite pas si rigoureusement,
Et pardonne aux transports d’un premier mouvement.
 

Mascarille

 
Non, non, laissez-moi faire ; il est en ma puissance
De détourner le coup qui si fort vous offense.
Vous ne vous plaindrez point de mes soins désormais ;
Oui, vous aurez mon maître, et je vous le promets.
 

Hippolyte

 
Eh ! mon pauvre garçon, que ta colère cesse !
J’ai mal jugé de toi, j’ai tort, je le confesse.
 

(Tirant sa bourse.)

 
Mais je veux réparer ma faute avec ceci.
Pourrais-tu te résoudre à me quitter ainsi ?
 

Mascarille

 
Non, je ne le saurais, quelque effort que je fasse ;
Mais votre promptitude est de mauvaise grâce.
Apprenez qu’il n’est rien qui blesse un noble coeur
Comme quand il peut voir qu’on le touche en l’honneur.
 

Hippolyte

 
Il est vrai, je t’ai dit de trop grosses injures :
Mais que ces deux louis guérissent tes blessures.
 

Mascarille

 
Eh ! tout cela n’est rien ; je suis tendre à ces coups.
Mais déjà je commence à perdre mon courroux ;
Il faut de ses amis endurer quelque chose.
 

Hippolyte

 
Pourras-tu mettre à fin ce que je me propose
Et crois-tu que l’effet de tes desseins hardis
Produise à mon amour le succès que tu dis ?
 

Mascarille

 
N’ayez point pour ce fait l’esprit sur des épines.
J’ai des ressorts tout prêts pour diverses machines ;
Et quand ce stratagème à nos voeux manquerait,
Ce qu’il ne ferait pas, un autre le ferait.
 

Hippolyte

 
Crois qu’Hippolyte au moins ne sera pas ingrate.
 

Mascarille

 
L’espérance du gain n’est pas ce qui me flatte.
 

Hippolyte

 
Ton maître te fait signe, et veut parler à toi :
Je te quitte ; mais songe à bien agir pour moi.
 
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